LAVENTURE AU BOUT DU MONDE
Le conférencier de métier a .... un drôle de métier. Enfant de lexploration et
artisan du reportage. Il court le monde dans les pas de lAventure; saltimbanque, il
sillonne pendant des mois les pays francophones pour témoigner. A chaque fois ses films,
livres et articles doivent, en priorité, lui permettre de financer une nouvelle
expédition. Pour lui, rien nest jamais sûr, laventure est autant sur les
routes de France que dans la forêt amazonienne. Entre le journalisme, la création
cinématographique et le spectacle, il vit sur une planète bizarre où les pires
déceptions côtoient les meilleures surprises.
Modernes troubadours, les conférenciers du voyage sont les fils spirituels de tous
ceux-là qui ont voulu vivre leurs rêves et les raconter aux hommes. Ces grands voyageurs
qui ont tenu chronique de leurs aventures à la recherche des limites du monde : Pythéas,
Christophe Colomb, Marco Polo, Bougainville, tant dautres...
Ils sont nés le jour où il devint possible demporter une caméra légère dans les
missions dexploration. Depuis lors, ils ont rendu compte de toutes les expéditions
qui remplissaient les dernières taches blanches à la surface du globe, témoigné de
toutes les premières. Ils ont fait découvrir sous la mer et sur terre des
mondes inconnus, atteint les sommets invaincus, descendu les grands fleuves, réussi des
tours du monde. Ils ont fait...leur travail. Et un jour taches blanches et terrains
vierges furent plus rares.
Tout était connu, tout restait en permanence à redécouvrir. Les
cinéastes-conférenciers se choisirent alors de nouveaux objectifs dans
lexploration. Les uns, fous daventure, ont multiplié les défis et les
impossibles exploits. Les autres ont cherché à travers les cinq continents la vérité
des hommes et voulu savoir ce qui changeait et ce qui ne changeait pas selon les
latitudes. Dautres encore ont voulu sauver lirremplaçable, le rêve.
La liberté du direct
Conférenciers Connaissance du Monde en 1978, nous sommes dabord des hommes libres,
uniques responsables du film que nous commenterons chaque jour en direct et dont les
spectateurs, qui seuls nous financent, sont par avance propriétaires.
Il y a parmi nous des gens de toutes opinions politiques, de toutes opinions
philosophiques... mais pas de comité politique et pas de conformisme. La seule consigne :
dites et montrez ce que vous voulez, mais respectez et intéressez votre public.
Nous sommes la diversité...qui sen étonnerait ? Il y a autant de styles de romans
que de romanciers, il ny a pas deux peintures semblables et chaque tour de chant a
son ambiance. Pourquoi ny aurait-il quune image stéréotypée du
conférencier? Comment y aurait-il similitude entre le baroudeur et le poète, le
volcanologue, le romancier et le cinéaste? Entre celui qui parle de solidarité et celui
qui ne croit quà lexploit individuel? Entre celui qui a fait dix fois le tour
du monde et celui qui, depuis vingt ans, ne sintéresse quà une région du
globe? Comment cent personnalités, voyantes ou discrètes, pourraient-elles réaliser des
oeuvres standardisées?
Tous, pourtant, sont des professionnels du reportage capables de mettre en oeuvre des
moyens techniques importants, tous sont des amoureux du voyage qui travaillent seuls ou en
équipe légère et nhésitent pas à partager pendant des mois la vie dune
caravane de chameliers, dun village des Andes ou dun peuple en lutte. Là où
des équipes lourdes grillent en dix jours 30.000 m de pellicule, ils en
tournent en six mois 5.000 ou 6.000 m : lartisanat, bien sûr, ne peut pas
concurrencer lindustrie, mais linverse est tout aussi vrai...
Les chroniqueurs du tour du monde
Le public est le seul maître? Encore faut-il aller à sa rencontre... Comme tous les
saltimbanques du monde, à la fois prince et mendiant, le conférencier part sur les
routes pour offrir son travail et faire partager ses passions, pour demander à son public
de le faire vivre et de lapplaudir. Véritable auteur-compositeur-interprète, il se
retrouve jour après jour, ville après ville, seul pour défendre son oeuvre. Panne ou
verglas, en forme ou malade, il doit être ponctuel et disponible. Pendant des mois.
Depuis trente ans, sans jamais la moindre subvention, nous pratiquons la culture
décentralisée. Certains dentre nous ne vont plus dans les villages, cest
vrai, mais la relève est là et le spectacle continue.
Le public sait que la vie nest plus la vie lorsque le petit écran devient le seul
interlocuteur de nos soirées. Il a retrouvé le chemin des salles où il se passe
quelque chose, où on rencontre un homme (ou une femme) qui propose son travail et
sa vision du monde, auquel on peut dire sa satisfaction ou son désaccord. Un
raconteur dhistoire dont le témoignage peut être confronté à
lexpérience de chacun puisque désormais, et nous ny sommes pas étrangers,
tout le monde voyage.
Avouons-le à ceux que tente cette étrange vocation : il nest pas simple
aujourdhui de vivre de laventure...mais pour rien au monde nous ne voudrions
dune autre vie. Nous sommes des témoins de notre monde, présents dans 500 villes
de France.
A bientôt.
Texte écrit par Patrick Lecellier. Publié en
1978 dans le Nouvel Observateur.